NTGent présente un nouveau projet du prometteur metteur en scène flamand Ferenc Balcaen (1997). Balcaen avait déjà marqué le public avec son spectacle de fin d’études Tristis (2022), une exploration viscérale des métamorphoses humaines inspirée du tableau Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, ainsi qu’avec Scapegoat (2024), dans lequel il convoque un large éventail de genres et de traditions musicales pour aller à la rencontre des habitants de l’Enfer de Dante.PLEASE, open the curtains, produit par NTGent en coproduction avec DE SINGEL et Hermes Ensemble, est une exploration théâtrale de la mélancolie. Le spectacle interroge l’aliénation sociale, la vulnérabilité, les liens humains et le poids émotionnel du changement et de la perte. Des figures oubliées se perdent dans la solitude et errent dans un espace qui les force à affronter leur propre vide. Le sol, froid comme de l’acier, tremble doucement sous leurs pieds. Des fleurs artificielles semblent éclore, mais ne sont que l’écho de quelque chose qui fut autrefois vivant.Inspiré de The Dreams de Delia Derbyshire et du Paysage avec la chute d’Icare de Bruegel, le spectacle ne présente pas la mélancolie comme une faiblesse, mais comme une quête de lien et de réconfort. C’est une confrontation avec l’instabilité et la fragilité de toute chose. Un plaidoyer pour la beauté et l’espoir.À propos de la mélancolieLa mélancolie n’a jamais été neutre. Hannah Arendt la décrivait comme le « calme dans l’œil du cyclone » : un silence qui fait en même temps partie du mouvement. Dans la mélancolie, on ressent le fossé entre le monde tel qu’il est et le monde tel qu’il devrait être. Ce fossé ne peut être comblé et c’est précisément pour cette raison que la mélancolie peut être porteuse à la fois de désespoir et d’espoir. Au fil de l’histoire, ce sentiment a toutefois été vécu et interprété de manière inégale.Pour les hommes, la mélancolie a souvent bénéficié d’un statut élevé : signe de génie, de réflexion, de sensibilité artistique. Pour les femmes et les personnes queer, une expérience similaire a systématiquement été réduite à une pathologie. Leur tristesse devenait « hystérie », leur solitude « névrose ». Dans son essai Deuil et mélancolie (1917), Freud évoquait le deuil caché d’un amour perdu ou interdit. Judith Butler a souligné que ce mécanisme plonge les personnes queer dans un état de mélancolie permanente : leur chagrin est rendu socialement invisible et se retourne dès lors contre elles-mêmes. Julia Kristeva concevait la mélancolie comme un effondrement du langage, une perte qui ne peut s’exprimer que par le silence ou l’art.Il est tentant d’interpréter cette histoire uniquement comme une histoire d’oppression, mais un autre mouvement est également à l’œuvre. Les femmes et les artistes queer se sont progressivement réapproprié la mélancolie. Alors que leurs corps ont longtemps été représentés comme hystériques, elles et ils ont rendu à la mélancolie sa visibilité en tant que source de créativité et de résistance. Dans l’œuvre de Frida Kahlo, la souffrance prend la forme de l’autoportrait ; chez Nan Goldin, celle d’une mémoire collective de la perte ; chez Tracey Emin, celle d’installations qui transforment la honte en témoignage.Ainsi, la mélancolie se révèle être davantage qu’un état individuel. Elle est une sensibilité politique, une manière de regarder qui reconnaît à la fois la perte et le désir.Qui ne considère pas la mélancolie uniquement comme une forme d’impuissance peut aussi y trouver de la lucidité : une distance critique, un refus de se laisser aveugler par l’euphorie ou l’illusion.C’est peut-être là que réside la force de la mélancolie aujourd’hui. Non pas renoncer à l’espoir, mais comprendre que l’espoir va toujours de pair avec la perte. Non pas l’hystérie d’un diagnostic qui nous réduit au silence, mais une manière attentive de regarder le monde, une manière qui crée l’espace nécessaire à un autre commencement.Jardin closPour la scénographie, Please, open the curtains s’inspire du jardin clos (hortus conclusus), un motif religieux médiéval qui remonte au Cantique des Cantiques biblique, où il symbolise la virginité et la sainteté de Marie. Dans les monastères, le jardin clos servait de lieu de silence, de prière et de guérison, souvent peuplé de plantes symboliques. Aux XVe et XVIe siècles, de petites œuvres d’art en forme d’assemblages, proches des retables, sont également apparues dans les Pays-Bas méridionaux pour représenter ce motif.Le jardin clos renvoyait à la pureté de Marie, mais aussi au paradis, au cosmos en miniature et à l’harmonie de la création. Dans les œuvres d’art, Marie est souvent représentée dans un jardin entouré de murs, au milieu de fleurs symboliques. Le motif perdure également dans l’art contemporain, sous des formes plus abstraites : des espaces clos ou des figures qui évoquent le silence, l’isolement et le mystère. Ces variations modernes invitent à l’introspection et ouvrent la voie à plusieurs niveaux d’interprétation.Pourtant, l’isolement comporte aussi un revers critique : il peut se transformer en enfermement et en aveuglement moral. Lorsque la beauté et le silence se coupent de la réalité extérieure au jardin, ils risquent de conduire au refoulement ou à l’indifférence. Le jardin clos peut donc être à la fois une métaphore puissante de la profondeur spirituelle et une mise en garde contre un enfermement qui ne crée plus aucun lien avec la réalité.
Please, open the curtains
Location: Quai aux Pierres de Taille, 9, 1000 Bruxelles